Cichlidophilement
vôtre...
Bernard LAUTNER
Propos recueillis par Jean-Emmanuel Hay - AQUAPLAISIR (1997)
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| Bernard Lautner, intarissable lorsqu'il s'agit de parler de sa passion. (Photo : Jean-Emmanuel Hay) |
AQUA PLAISIR : Tu as transformé une salle du sous-sol de
ta maison en locarium. L'aquariophilie est-elle pour toi une passion prenante
?
BERNARD LAUTNER : J'essaie de me limiter dans ma passion, car il
faut que je sois présent auprès de ma famille et à
mon travail. Je fais mon possible pour glaner un quart d'heure ou trente
minutes par jour pour m'occuper de mes poissons.
A.P. : Depuis combien de temps es-tu aquariophile ?
B.L. : Je ne me souviens plus de manière très précise,
mais je devais avoir 12 / 13 ans, j'étais au lycée. Un ami
avait un aquarium, et je ne sais plus par quel hasard j'ai dû en
parler à mes parents. Un jour, mon père est rentré
avec un aquarium. C'était un bac à cornières, tout
rouillé. A l'intérieur, il devait y avoir 5 ou 6 guppies,
un scalaire et peut-être deux ou trois xiphos. Un de ses collègues
de travail n'en voulait plus. Il le lui a proposé. C'est comme
ça que tout a débuté. Évidemment, personne
ne comprenait rien à l'aquariophilie, mais mon père avait
remarqué que visiblement ça m'intéressait.
Les guppies ont tout de suite fait des petits. Ce fameux copain aquariophile,
de 2 ou 3 ans mon aîné, m'a expliqué qu'il fallait
filtrer l'eau, aérer, chauffer, car je ne savais absolument pas
comment faire. Par la suite, les bacs se sont multipliés. Mon père
m'a fabriqué des aquariums à cornières. A l'époque,
il y a une bonne trentaine d'années, les vitres étaient
collées avec du mastic noir, le fameux mastic qui restait mou !
Tout doucement, j'ai été passionné par le principe
même de la reproduction des poissons. C'est cela qui me plaisait
beaucoup. Les premières reproductions obtenues furent évidemment
celles des ovovivipares. A savoir les xiphos, les platies et le fameux
black molly. Ce sont des poissons que tout le monde a infailliblement
possédés. Ils se reproduisaient beaucoup, il n'y avait jamais
de mortalité, de problèmes de maladie. Ensuite, j'ai continué
avec des espèces ovipares, et je me souviens que je maintenais
toujours de petits poissons. Les choix étaient classiques. Il y
eut d'abord le Brachydanio rerio, ensuite le Brachydanio albolineatus,
le Tanichthys albonubes, puis diverses espèces de Barbus
et Rasbora beteromorpha, en eau très douce.
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| Bernard dans son locarium, vue partielle. (Photo : Jean-Emmanuel Hay) |
A.P. : As-tu réussi à obtenir la reproduction de
toutes ces espèces ?
B.L. : Exactement. Le tétra néon a été
la plus délicate, il y a trente ans de cela. Le miracle, c'est
que j'ai obtenu un seul bébé néon, que j'ai élevé.
J'avais des pontes et il me fallait soustraire les oeufs de la voracité
des parents et de la lumière, mais malgré toutes les tentatives
que j'ai réalisées, je n'ai obtenu qu'un seul néon
! Par la suite, je me suis orienté vers des espèces plus
grandes, des Cichlidés.
A.P. : Ce n'est pas très courant de reproduire Rasbora
beteromorpha. Comment t'y es-tu pris ?
B.L. : Ils se reproduisent seulement dans de l'eau très
douce. Si ma mémoire est bonne, ils frayent et collent leurs oeufs
sous les feuilles des plantes. Nous allions chercher de l'eau à Niederbronn,
dans les Vosges. Nous avions une Ami 6 break et des bidons. Le dimanche,
mon père et moi nous allions faire " le plein ". Nous embêtions tout le
monde, car nous venions avec des jerricanes, alors que les autres venaient
avec des bouteilles, chercher de l'eau à boire.
A.P. : Lorsque tu élevais des jeunes, que faisais-tu d'eux,
après ?
B.L. : En fait, le seul problème en aquariophilie, c'est
de ne jamais parvenir à se défaire des poissons. Je ne suis
jamais rentré dans le circuit du commerce, car je ne voulais pas
produire de grandes quantités de poissons.
Chez mes parents, j'avais beaucoup de petits aquariums à cornières.
Ensuite, tout doucement, est arrivée l'ère des aquariums
en verre collé. Je me souviens qu'un jour, avec l'Aquarium 32,
nous sommes allés à Nancy voir les tout premiers bacs en
verre collé. Nous sommes rentrés à la maison et mon
fameux copain, Jacky Schneider, et moi avons décidé de coller
deux aquariums.
Au début, pour faire des bacs de 160 litres, j'ai acheté
des vitres de 12 mm d'épaisseur ! Nous les avons collées
avec du silicone. Deux jours après, mon père m'a dit : "
Ecoute, il y a un malaise, ta colle n'a pas durçi. " Il avait
vu qu'elle était restée souple. Évidemment, avec
mon jeune âge, j'avais peu de moyens pour le convaincre de monter
ces aquariums dans ma chambre. Finalement nous avons trouvé un
consensus, qui avait l'avantage de sécuriser mon père, et
nous aussi. Nous avions une trouille pas possible, on pensait que dès
la mise en eau, tout allait péter. Nous avons descendu le premier
bac à la buanderie, nous l'avons posé sur une plaque de
polystyrène, nous l'avons rempli d'eau à ras bord. Ensuite
j'ai dit à mon père d'aller d'un côté du bac.
Je me plaçais de l'autre et nous avons tiré de toutes nos
forces, car je me suis dit : de toutes façons, il faut tester.
Évidemment, le bac a tenu, au grand étonnement de mon père
qui, lui, ne connaissait que la cornière ! Ce fut le premier bac
collé à l'Aquarium 32.
Le fait de passer de petits aquariums de 20 à 30 litres à
160 litres, ce qui représentait le gros bac à l'époque,
m'a ouvert de nouveaux horizons. L'intérêt était évidemment
de découvrir d'autres poissons, dont le scalaire, extrêmement
facile à reproduire. Le seul souci, c'étaient les oeufs
qui moisissaient, mais hormis cela, ils pondaient tout le temps. Il y
avait d'autres poissons à l'époque, dont le fameux Aequidens
lagons, qui est aujourd'hui Aequidens pulcher... Puis il y
a eu une autre espèce que, par contre, je ne suis jamais arrivé
à reproduire, c'est Cleithacara maronii, originaire de Guyane.
Par la suite, je suis entré dans la vie active. L'aquariophilie
a régressé dans ma vie, car lorsque l'on travaille, et que
l'on quitte Strasbourg 5 jours par semaine, il faut bien lever le pied.
Je pouvais demander à maman de donner de la nourriture, mais pas
de nettoyer les vitres ou de faire des changements d'eau. J'ai donc ralenti
mon activité, jusqu'au jour où il ne resta plus qu'un seul
bac, pour le principe d'avoir un aquarium.
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| Farouches et caractériels, les Tropheus sp. Muzumwa. (Photo : Jean-Emmanuel Hay) |
Tout cela a redémarré progressivement il y a 12 ans, quand
on a déménagé à Reichstett. Un jour, nous
sommes allés avec l'Aquarium 32 en Hollande, et nous avons vu beaucoup
de Tropheus, poissons introuvables en France à cette époque.
J'ai eu l'occasion d'en acheter. C'est à partir de là qu'a
démarré ma passion pour le Tanganyika. Les premiers Tropheus
que j'avais réussi à trouver à l'époque étaient
Tropheus moorii " Brabant " et Tropheus brichardi
" Chouco ", brun avec une grosse tache blanche. Ces deux espèces
se reproduisaient très facilement. J'ai rajouté par la suite
des conchylicoles, mais n'ai jamais eu de réussite avec eux, hormis
avec Neolamprologus leloupi. J'avais des Neolamprologus ocellatus,
des Neolamprologus brevis, mais ils n'ont pas tenu longtemps. Je
ne connais pas leur espérance de vie en milieu naturel. Le fait
est que je n'ai jamais obtenu de succès avec ces poissons.
Ce sont de petits Cichlidés timides. Dans mon bac communautaire,
j'avais donc des Neolamprologus leloupi qui n'avaient peur de rien.
Une femelle de 2 cm faisait fuir un gros Tropheus. Il se prenait
une châtaigne !. C'étaient des comportements extrêmement
intéressants à étudier.
J'ai rencontré deux problèmes. A Reichstett, en Alsace,
on a eu un été chaud. A cette époque, la mode était
de ne surtout pas oxygéner les bacs, de peur de faire s'évanouir
le CO2, pour les plantes. Concrètement, les diffuseurs étaient
prohibés. En hiver et aux intersaisons, tout allait bien, évidemment
! Mais par les grosses chaleurs... Lorsque la température monte
à 30/32 °C, c'est invivable pour les poissons. Je me suis donc
ramassé une énorme gamelle ! Un matin, j'ai retrouvés
presque tous mes poissons morts. C'est le genre d'expérience pas
très facile à admettre.
J'ai à nouveau essuyé un énorme échec, lorsque
notre ami Robert Allgayer m'a ramené de chez Tagis, à Francfort,
des Neolamprologus ocellatus. Je les ai mis dans mon bac. Trois
ou quatre jours après, je trouve un Tropheus mort, et ainsi
de suite, ...un mois après je n'avais plus rien. A l'époque, nous avons
mis des antibiotiques, mais ça ne servait absolument à rien. Il s'agissait
des fameuses maladies du tube digestif (infections intestinales bactériennes
et parasitaires) ; les poissons avaient l'air tout à fait sains. Ils se
reproduisaient, ils incubaient, et pourtant ils mouraient tous les uns
après les autres, sans signe de rachitisme, de stress ou de comportements
bizarres. Tous les jours, il y en avait un ou deux de morts. Il n'y avait
aucune solution, aucune ressource théorique pour lutter contre cela.
En désespoir de cause, j'ai arrêté l'aquariophilie
pendant deux ans... il faut dire que mon moral en avait pris un sacré
coup ! En revanche, je suis toujours resté à l'Aquarium
32. Cette association aquariophile, la plus vieille de France, précurseur
dans de nombreux domaines, a toujours compté pour moi. J'y vais
non seulement pour les poissons, mais aussi pour rencontrer des amis.
Il est intéressant de partager ses idées. Cela m'a permis
de passer cette période difficile. Deux ans après, ma passion
a repris grâce à un coup de fil de Jean-Pierre Hacart, qui
était en vacances en Alsace et qui m'a proposé des Tropheus.
Par la suite, on a trouvé des médicaments pour lutter contre
ce fléau. Tous nos poissons y passaient, petits ou gros...le matin,
on leur donnait à manger, le soir il y en avait un de trépassé.
Est arrivé le premier médicament salvateur : le flagyl.
Il a été utilisé par beaucoup d'aquariophiles, préventivement.
Je ne suis pas chimiste, mais il me semble que cela entraîne une
certaine stérilité. Les poissons se reproduisent beaucoup
moins. D'un autre côté, il n'y a plus d'ennuis de maladie.
Le flagyl a été utilisé pendant 2 ou 3 ans ; maintenant,
depuis 2 ans, on utilise le furazolidone. Il ne présenterait pas
d'effets secondaires (ndlr : sous toute réserve). Les deux seuls
problèmes rencontrés, c'est qu'il n'est toléré
ni par les escargots ni par l' Ancistrus. C'est le seul poisson
qui en meurt. Tous les autres, par contre sont guéris de suite.
C'est exactement comme pour les chélates. Si l'on met des chélates,
les cryptocorynes périclitent, alors que toutes les autres plantes
grandissent. Tout cela, ce sont des expériences personnelles.
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| La reproduction de l'ancistrus n'a plus de secrets pour Bernard. (Photo : Jean-Emmanuel Hay) |
A.P. : Tu viens de parler des Ancistrus, il y en a plein
ton locarium. Présente-nous leur reproduction.
B.L. : La reproduction de l' Ancistrus est en fait relativement
simple, dès l'instant que l'on réussit à obtenir
un cheptel de reproduction, c'est-à-dire un mâle et deux
ou trois femelles. Il ne faut jamais mettre deux mâles
ensemble. Ils se tapent dessus, jusqu'à se blesser.
C'est un poisson qui mange de tout, il est omnivore, bien qu'à
l'origine ce soit un herbivore (mangeur d'algues). Il est effectivement
considéré bien souvent comme le poisson nettoyeur de l'aquarium,
car il ramasse tout ce que les autres n'ont pas mangé. L' Ancistrus,
en outre, n'est pas favorisé par sa morphologie. Il est obligé
d'attendre que la nourriture tombe au sol.
La reproduction en elle-même est assez simple, même en eau
dure. Dès qu'elle commence, ça ne s'arrête plus. Ici,
l'eau est très dure, de l'ordre de 30 °f. Les poissons fraient
dans une grotte. Le gros avantage de la noix de coco, c'est que le mâle
attire une femelle, et quand celle-ci rentre à l'intérieur
il se met devant l'entrée. La pauvre se retrouve coincée.
Il faut que la reproduction ait lieu pour que le mâle permette à
la femelle de sortir. Autre constatation, le mâle fraye le même
jour avec plusieurs femelles, et la coloration entre les grappes d'oeufs
est différente. Les oeufs, relativement gros, sont adhésifs.
Dès qu'ils sont évacués, la femelle est chassée
par le mâle, qui prend soin seul de la ponte. Il la protège,
ne mange plus et ventile les oeufs avec ses nageoires pelviennes. C'est
un poisson qui arrive à communiquer avec ses petits assez longtemps.
J'ai fait un jour l'expérience suivante. J'ai pris une coquille,
l'ai secoué pour que les 200 ou 300 alevins en sortent. J'ai remis
la coquille, et une heure plus tard, les alevins étaient à
nouveau dans la noix de coco. Pourtant, ils n'étaient jamais sortis
dans l'aquarium. Ils arrivent donc à communiquer.
La phase suivante consiste à les nourrir. C'est la période
la plus délicate. Les nourritures en paillettes sont bien acceptées,
mais pas les artémias. Les Ancistrus ne sont pas attirés
par les nauplies.
A.P. : Et les épluchures de pommes de terre dans les bacs
?
B.L. : C'est la seule partie de ce légume qu'ils vont laisser,
et on peut ajouter qu'il en est de même pour le concombre. En revanche,
ils ont plus de mal à manger les carottes ; dans un bac où
il y a 50 Ancistrus, un morceau de carotte tient 4 ou 5 jours.
Le seul problème avec cette espèce, c'est la nourriture
des jeunes pendant les 15 premiers jours. Sinon ce poisson n'a aucune
sensibilité particulière quant à la qualité
de l'eau, même avec des nitrites à fond dans le rouge !
A.P. : Faut-il isoler les petits ? Se font-ils manger par la mère
?
B.L. : Il n'y a aucun problème, les Ancistrus ne
mangent pas leurs petits. En revanche, en bac communautaire, il y a un
certain nombre de poissons qui, au fil des mois ou des années,
vont se transformer en prédateurs ! En bac d'ensemble, mes Neolamprologus
leleupi se font un plaisir d'aller à la pêche aux Ancistrus.
C'est logique, c'est normal... Il ont mis un moment pour les remarquer.
Mais aujourd'hui, ils se font un plaisir de les gober, alors que les Tropheus
n'y touchent pas, ni leur progéniture, ni les autres.
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| Mâle (coloré)
et femelle de Cyprichromis leptosoma Npulungu. (Photos : Jean-Emmanuel Hay) |
A.P. : En parlant de Tropheus, quel est ton intérêt
pour ces Cichlidés ?
B.L. : Les Tropheus sont extrêmement intéressants.
Chaque espèce possède un comportement différent.
Certains sont très territoriaux, d'autres extrêmement bagarreurs,
et d'autres comme les Bemba sont très calmes (du moins en
ce qui concerne la souche que je possède). Ce qui m'intéresse
dans la reproduction, c'est son côté délicat. Les
Tropheus ne pondent pas énormément, ils ont peu d'alevins,
entre 3 et 7, quelquefois 8. Je constate, pour les deux trois dernières
années, qu'il y a beaucoup de pontes, mais celles-ci n'arrivent
pas à maturité. Les femelles recrachent leurs oeufs. C'est
quelque chose que je ne constatais pas il y a 12 ans. C'est aussi vrai
pour d'autres poissons, tels que Cyathopharynx furcifer : les poissons
pondent et ils me donnent l'impression d'être dans un environnement
acceptable. Ils mangent bien, vivent normalement... mais d'alevins, je
n'en n'ai jamais vus !
On n'a jamais l'inconvénient de se retrouver avec des " troupeaux
", qui amènent plus d'ennuis qu'autre chose. Il en est de
même avec les Cyprichromis et les Paracyprichromis,
ce sont des poissons peu prolifiques.
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| Drôle d'aquarium pour élever des Cyprichromis, et quelle densité de poissons ! Pourtant ça marche et les Cichlidés grandissent bien. La recette ? D'importants changements d'eau, très réguliers. (Photo : Jean-Emmanuel Hay) |






